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Une loi à exploiter

Loi de Swoboda-Fliess : les rythmes de la journée

La loi de Swoboda promet des cycles de 23, 28 et 33 jours. Ce que la science en a gardé, ce qu’elle a réfuté, et comment caler sa journée sur ses vrais rythmes.

En une phrase
Dans sa version populaire, notre forme physique, émotionnelle et intellectuelle suit des cycles réguliers, et l’on travaille mieux en calant l’effort sur ses moments hauts. Les cycles fixes qu’elle annonce ont été réfutés ; l’idée que la performance varie au fil de la journée, elle, est solide.
Un exemple
Vous relisez un contrat à 9 h et repérez trois erreurs. Le même document, relu à 14 h 30 après le déjeuner, vous paraît parfait. Le contrat n’a pas changé : votre niveau de vigilance, si.
Quoi en faire
C'est une régularité, pas une erreur : elle se met de ton côté volontairement.

Il est 14 h 30. Vous relisez le document que vous avez écrit ce matin, et chaque phrase vous paraît correcte. Le lendemain à 9 h, vous y trouvez trois fautes et un paragraphe à reprendre. Entre-temps, rien n’a changé dans le texte. C’est vous qui n’étiez pas dans le même état.

Les formations à la gestion du temps rangent ce constat sous un nom savant : la loi de Swoboda-Fliess, parfois complétée en Swoboda-Fliess-Teltscher. Elle affirme que nos capacités suivent des cycles, et qu’il faut caler le travail sur ses moments hauts. Le conseil final est bon. La théorie qui le porte, beaucoup moins.

Cette page fait le tri, parce que c’est ce qui manque le plus dans ce qu’on lit sur le sujet : d’où vient la loi, pourquoi sa version d’origine a été réfutée, ce que la recherche a réellement établi sur les rythmes de la journée, et comment s’en servir dès demain.

Ce que dit la loi de Swoboda

Dans les listes de « lois du temps » qu’on présente en formation, aux côtés de la loi de Parkinson ou de la loi de Pareto, elle tient en deux idées :

  • Nous suivons trois cycles réguliers : un cycle physique de 23 jours, un cycle émotionnel de 28 jours, un cycle intellectuel de 33 jours. Chaque cycle monte, culmine, redescend.
  • Il faut s’organiser en conséquence : placer les tâches exigeantes dans les phases hautes, accepter les phases basses sans s’en vouloir.

La seconde idée est devenue, dans la pratique, une loi des rythmes de la journée : on n’est pas aussi efficace à 9 h qu’à 14 h, donc on ne donne pas le même travail aux deux créneaux. C’est cette version qui vous intéresse, et c’est la seule qui tient.

D’où elle vient vraiment

L’histoire est plus étonnante que la loi elle-même.

Wilhelm Fliess est un médecin berlinois, spécialiste du nez et de la gorge, surtout connu aujourd’hui pour avoir été l’ami et le correspondant de Freud. À la fin du dix-neuvième siècle, il affirme observer des régularités de 23 et 28 jours dans toutes sortes de phénomènes, naissances et décès compris. Il les appelle cycle « masculin » et cycle « féminin ».

Hermann Swoboda, professeur de psychologie à Vienne, arrive en 1904 à des conclusions voisines. Alfred Teltscher, à Innsbruck, pense ensuite voir les bons et les mauvais jours de ses étudiants suivre un rythme, et propose un troisième cycle, intellectuel, de 33 jours.

La théorie connaît son heure de gloire dans les années 1970, sous le nom de biorythmes. Des livres, des calculatrices dédiées et des graphiques dans les journaux promettent de prévoir ses bons et ses mauvais jours à partir de sa date de naissance. Le tableau ci-dessous résume ce qu’il en reste.

Élément Ce qu’affirme la théorie Ce qu’en dit la recherche
Cycle physique 23 jours, identique pour tous, calé sur la naissance Aucune preuve
Cycle émotionnel 28 jours, identique pour tous Aucune preuve
Cycle intellectuel 33 jours, identique pour tous Aucune preuve
« Jours critiques » Les jours où deux cycles se croisent, plus d’accidents Non confirmé, notamment sur les accidents du travail
Variation dans la journée Absente de la théorie d’origine Bien établie : rythme circadien, creux d’après-midi

La dernière ligne est la plus importante. Ce que la chronobiologie a solidement établi, la variation au fil des 24 heures, ne figure pas dans la théorie d’origine. La « loi » actuelle a pris un nom ancien pour porter une idée plus récente.

Pourquoi les cycles fixes ont été réfutés

En 1998, le psychologue Terence Hines a publié dans la revue Psychological Reports une revue de 134 études, publiées ou non, consacrées aux biorythmes. Une partie d’entre elles semblait confirmer la théorie. En les examinant de près, il y a trouvé des erreurs de méthode et de statistique qui expliquaient ces résultats. Sa conclusion est nette : la théorie des biorythmes n’est pas valide.

Ce n’est pas surprenant quand on regarde la mécanique proposée. Des cycles de durée fixe, les mêmes pour tout le monde, démarrant le jour de la naissance et ne se décalant jamais, ne ressemblent à aucun rythme biologique connu. Nos rythmes réels se recalent sans cesse sur la lumière, le sommeil, les repas.

Faut-il jeter la loi pour autant ? Son nom, oui, si l’on cherche un fondement scientifique. Son conseil pratique, non. C’est ce qu’il faut retenir : une étiquette mémorable collée sur une idée juste, mais pour une mauvaise raison.

Un homme assis à son bureau devant un ordinateur portable, la tête baissée et la main sur les yeux, l’air fatigué

Ce que la recherche a vraiment établi

Trois résultats tiennent, et ce sont eux qui méritent le nom de rythmes de la journée.

Le creux du début d’après-midi. Le chercheur Timothy Monk a consacré en 2005 une synthèse à ce qu’on appelle le post-lunch dip, la baisse de performance du milieu d’après-midi. Elle est réelle, et elle ne tient pas seulement au repas : on l’observe même chez des personnes qui n’ont pas déjeuné et qui ignorent l’heure. Elle est liée à une hausse de la pression de sommeil à ce moment de la journée.

Deux mécanismes qui se combinent. Votre niveau de performance dépend de votre horloge interne, le rythme circadien, et du temps écoulé depuis votre réveil. C’est pour cela qu’une nuit courte déplace et creuse toute la courbe du lendemain.

Des profils du matin et du soir. Les chercheurs parlent de chronotype. En 1993, Cynthia May, Lynn Hasher et Ellen Stoltzfus ont montré que des tâches de mémoire étaient mieux réussies quand elles étaient réalisées au moment de la journée préféré par la personne. On appelle cela l’effet de synchronie.

Une nuance honnête sur ce dernier point : l’effet de synchronie est moins robuste qu’on ne le dit. Une étude publiée en 2023 dans Collabra: Psychology par Alodie Rey-Mermet et Nicolas Rothen n’a pas trouvé de gain général et solide en testant les gens à leur heure préférée. Les résultats varient selon les tâches. Retenez donc la tendance, pas une règle horaire.

Comment s’en servir dans une vraie journée

Le conseil de la loi tient debout, à condition de le mesurer plutôt que de le deviner. Voici la méthode, avec son coût d’entrée : une feuille, zéro euro, trente secondes trois fois par jour pendant une à deux semaines.

1. Relever votre courbe pendant une semaine

Trois fois par jour, à heure fixe (par exemple 10 h, 14 h 30 et 17 h), notez sur une échelle de 1 à 5 votre niveau de concentration, et la tâche que vous faisiez. Pas d’application, une feuille suffit. Au bout de cinq jours ouvrés, une tendance apparaît presque toujours : un créneau haut, un creux, parfois une reprise en fin de journée.

2. Classer vos tâches en deux familles

  • Les tâches exigeantes : écrire, analyser, décider, relire un document qui engage.
  • Les tâches mécaniques : classer, répondre aux messages simples, remplir un formulaire, ranger.

La plupart des journées mélangent les deux au hasard, dans l’ordre d’arrivée. C’est ce hasard qu’il faut supprimer.

3. Donner le bon créneau à la bonne famille

La tâche la plus exigeante va dans votre créneau haut, et une seule. Les tâches mécaniques vont dans le creux. Si votre creux tombe en début d’après-midi comme chez beaucoup de gens, c’est le moment des messages, pas celui de la relecture du contrat.

Moment Ce que la recherche décrit Ce que j’y placerais
Votre créneau haut (souvent la matinée pour les profils du matin) Vigilance élevée La tâche la plus exigeante, protégée des interruptions
Début d’après-midi Creux de vigilance fréquent Messages, tâches administratives, rangement
Fin d’après-midi Reprise chez beaucoup de personnes Tâches de moyenne difficulté, préparation du lendemain
Soirée, pour les profils du soir Créneau haut décalé Le travail exigeant, si votre organisation le permet

Deux pièges à éviter. Le premier : se lever plus tôt en espérant gagner un créneau haut. Si vous êtes du soir, vous déplacez surtout votre fatigue ; la page se lever tôt détaille à qui ça réussit vraiment. Le second : laisser les réunions s’installer dans votre meilleur créneau parce qu’il était libre dans l’agenda.

Un carnet ouvert et vierge avec un stylo, à côté d’une tasse, vu de dessus sur un bureau en bois

Protéger le créneau haut

Une fois votre meilleur créneau identifié, le vrai travail commence : le défendre. Deux heures de vigilance maximale perdues entre notifications et messages valent moins qu’une heure de creux bien employée. C’est l’idée centrale de Deep Work : le travail qui compte demande des plages sans interruption, et elles ne se trouvent pas, elles se bloquent.

La première parade est gratuite : téléphone dans une autre pièce pendant ce créneau, messagerie fermée. Si vous l’avez déjà tentée et qu’elle n’a pas tenu plus de quelques jours, ce n’est pas un manque de volonté. Le téléphone reste simplement la fuite la plus proche, et le créneau haut est justement celui où la tâche exigeante donne le plus envie de fuir.

La page bloquer les distractions compare les solutions, de la gratuite à la matérielle.

Ce que la loi ne dit pas

Elle ne prévoit pas vos bons et mauvais jours. Aucun calcul à partir de votre date de naissance ne dira si jeudi sera une bonne journée. Les sites qui le proposent encore vendent une théorie réfutée depuis des décennies.

Elle ne vous autorise pas à tout reporter. « Je ne suis pas dans mon créneau » peut devenir une excuse commode. Le creux d’après-midi n’interdit pas de travailler, il oriente vers d’autres tâches.

Elle ne remplace pas le sommeil. Tout le reste repose sur lui. Une courbe relevée après des nuits de cinq heures mesure surtout votre fatigue.

Pour les autres lois et biais qui expliquent comment une journée nous échappe, le dossier sciences cognitives les rassemble.

Le geste pour demain

Demain, posez une feuille à côté de votre clavier et notez, à 10 h, 14 h 30 et 17 h, votre concentration sur 5 et ce que vous étiez en train de faire. Recommencez chaque jour de la semaine. Vendredi soir, entourez votre meilleur créneau : la semaine suivante, c’est là que va votre tâche la plus difficile, et nulle part ailleurs.

Questions fréquentes

Qui sont Swoboda et Fliess ?

Wilhelm Fliess était un médecin berlinois, spécialiste du nez et de la gorge, connu aussi pour sa correspondance avec Freud. À la fin du dix-neuvième siècle, il affirme observer des régularités de 23 et 28 jours dans de nombreux phénomènes humains. Hermann Swoboda, professeur de psychologie à Vienne, arrive à des conclusions voisines en 1904. Alfred Teltscher, à Innsbruck, ajoute ensuite un cycle intellectuel de 33 jours.

La théorie des biorythmes est-elle prouvée ?

Non. En 1998, le psychologue Terence Hines a passé en revue 134 études sur les biorythmes dans la revue Psychological Reports. Celles qui semblaient les confirmer présentaient des erreurs de méthode ou de statistique, et sa conclusion est que la théorie n’est pas valide. Les cycles de 23, 28 et 33 jours ne prédisent rien.

Alors pourquoi parle-t-on encore de loi de Swoboda-Fliess ?

Parce que la littérature sur la gestion du temps en a gardé une idée juste, même si elle s’appuie sur une théorie fausse : notre efficacité n’est pas constante. Cette idée-là est bien documentée par la chronobiologie, à l’échelle de la journée et non du mois. La loi sert donc d’étiquette mémorable pour un conseil sensé.

Quel est le meilleur moment de la journée pour travailler ?

Il n’y a pas d’heure universelle. Beaucoup de gens sont plus vigilants en matinée et connaissent un creux en début d’après-midi, mais les personnes du soir sont décalées. Le plus fiable est d’observer vos propres heures pendant une à deux semaines, puis de placer la tâche la plus exigeante dans votre meilleur créneau.

Les autres mécanismes

Effet Dunning-Kruger : ce qu'il dit vraiment, et ce qu'on lui fait dire

Les personnes les moins compétentes dans un domaine ont tendance à surestimer leur niveau, parce que ce qui leur manque pour bien faire leur manque aussi pour évaluer.

Effet Zeigarnik : pourquoi une tâche inachevée te poursuit

Une tâche commencée mais non terminée reste plus accessible en mémoire qu'une tâche achevée, et continue de mobiliser de l'attention en arrière-plan.

Loi de Carlson : pourquoi une tâche interrompue coûte plus cher

Un travail réalisé d’une traite demande moins de temps et d’énergie que le même travail découpé en plusieurs séances interrompues.

Loi de Douglas : l'encombrement qui prend toute la place

Plus on dispose d'espace pour ranger, plus on le remplit, et moins on s'y retrouve. L'encombrement s'étend jusqu'à occuper toute la place disponible.

Loi de Fraisse : pourquoi le temps n’a pas la même durée

La durée que nous percevons ne suit pas l’horloge : elle varie selon ce que nous faisons. Une heure prise par une activité qui nous intéresse paraît plus courte qu’une heure d’ennui.

Loi de Hofstadter : pourquoi tes délais sont toujours trop courts

Il faut toujours plus de temps que prévu, même en tenant compte de la loi de Hofstadter.

Loi de Laborit : pourquoi on fuit la tâche difficile

Face à une tâche pénible ou incertaine, on se tourne spontanément vers ce qui procure une satisfaction immédiate, et on repousse le reste.

Loi de Murphy : pourquoi tout ce qui peut rater rate

Tout ce qui est susceptible de mal tourner finira par mal tourner. Dans sa version d’ingénieur, elle dit surtout : si une erreur est possible, quelqu’un finira par la commettre, alors rendez-la impossible.

Loi de Pareto : le principe 80/20 appliqué à ton travail

Dans de nombreux systèmes, une petite part des causes produit une grande part des effets. La répartition observée tourne souvent autour de 20 pour cent et 80 pour cent.

Loi de Parkinson : pourquoi une tâche prend tout le temps disponible

Un travail s'étale de façon à occuper tout le temps disponible pour son achèvement.

Loi d’Illich : quand travailler plus fait produire moins

Au-delà d’un certain seuil, chaque heure de travail supplémentaire rapporte moins que la précédente, jusqu’à coûter plus qu’elle ne produit.

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