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Un biais à neutraliser

Loi de Laborit : pourquoi on fuit la tâche difficile

La loi de Laborit décrit notre réflexe de fuir la tâche pénible pour ce qui fait plaisir. D’où elle vient vraiment, et comment la déjouer dès demain matin.

En une phrase
Face à une tâche pénible ou incertaine, on se tourne spontanément vers ce qui procure une satisfaction immédiate, et on repousse le reste.
Un exemple
Vous devez appeler un client mécontent. À onze heures, vous avez trié vos mails, rangé vos dossiers et répondu à trois messages faciles. L’appel attend toujours.
Quoi en faire
C'est une erreur de jugement récurrente : seule une contrainte extérieure la neutralise, jamais la vigilance.

Huit heures quarante-cinq. Vous avez un dossier à reprendre depuis le début, un de ceux qui demandent de réfléchir avant d’écrire la première ligne. Vous ouvrez d’abord votre messagerie, pour vous débarrasser des petites choses. Vous répondez à deux collègues, vous classez des pièces jointes, vous mettez à jour un tableau que personne ne vous a demandé. À onze heures, vous avez beaucoup travaillé, et le dossier n’a pas bougé.

Ce n’est pas de la paresse, et ce n’est pas un manque de volonté. C’est ce que la loi de Laborit décrit : devant une tâche pénible, le cerveau part de lui-même vers ce qui procure une satisfaction immédiate. Répondre à un message soulage tout de suite. Le dossier difficile ne soulage qu’après plusieurs heures, et encore.

Cette page explique d’où vient cette « loi » (la réponse est moins nette que ce qu’on lit partout), ce que la recherche récente en confirme, et les trois réglages qui la désamorcent sans compter sur votre discipline.

Ce que dit la loi de Laborit

Dans sa version courante, telle qu’on la trouve dans les formations à la gestion du temps, la loi tient en une phrase : l’être humain a tendance à faire d’abord ce qui lui plaît, et à repousser ce qui lui coûte. Plaisir immédiat d’un côté, tâche désagréable de l’autre, et c’est presque toujours le plaisir qui gagne la première manche.

Elle figure dans la liste des « lois du temps » qu’on présente ensemble, aux côtés de la loi de Parkinson (un travail s’étale sur tout le temps disponible) ou de la loi de Carlson (un travail interrompu coûte plus cher qu’un travail continu). Chacune décrit une façon différente dont une journée nous échappe. Celle-ci décrit la plus intime : on se détourne soi-même de ce qu’on sait devoir faire.

La conséquence pratique est simple à formuler. Si rien ne l’en empêche, votre journée se remplit dans l’ordre inverse de l’importance : le facile d’abord, le pénible en fin de journée, quand l’énergie manque, ou jamais.

D’où elle vient vraiment

C’est ici que la plupart des articles vont trop vite. Henri Laborit a existé, et son travail est sérieux. Mais il n’a pas écrit de « loi de Laborit » au sens où on l’enseigne aujourd’hui.

L’homme. Henri Laborit (1914-1995) est chirurgien de la marine, puis chercheur en neurobiologie. On lui doit d’avoir introduit, au début des années 1950, la chlorpromazine, qui deviendra le premier neuroleptique et transformera la psychiatrie. Il a ensuite écrit pour le grand public : La Nouvelle Grille (1974), Éloge de la fuite (1976), L’Inhibition de l’action (1979). Alain Resnais a construit en 1980 le film Mon oncle d’Amérique autour de ses travaux, dans lequel il apparaît et commente ses expériences.

Ses travaux. Laborit décrit un système nerveux dont la fonction est d’agir pour préserver l’équilibre de l’organisme : rechercher ce qui a déjà procuré du plaisir, éviter ce qui a causé de la souffrance, par la fuite ou par la lutte. Quand ni l’une ni l’autre n’est possible, apparaît ce qu’il appelle l’inhibition de l’action, un état de stress prolongé qu’il a étudié chez le rat.

La vulgarisation. La littérature sur la gestion du temps a tiré de cet ensemble une règle de bureau : on fuit la tâche pénible pour la tâche plaisante. C’est fidèle à l’esprit de ses recherches, mais c’est un raccourci. On ne trouve pas, dans ses livres, d’énoncé présenté comme une loi du temps de travail, et ce n’était pas son sujet.

Ce que décrit Laborit Ce qu’en dit la version populaire Ce qu’ajoute la recherche récente
Le moteur Rechercher le plaisir, éviter la souffrance Faire d’abord ce qui plaît Réparer son humeur à court terme
Ce qu’on fuit Une situation menaçante La tâche difficile L’émotion désagréable liée à la tâche
L’échelle Le comportement en général La journée de travail Le choix de la minute suivante
La réponse Fuir, lutter, ou subir l’inhibition Commencer par le plus dur Réduire l’émotion avant de commencer

Le titre de son livre le plus connu dit d’ailleurs presque l’inverse de ce qu’on lui fait porter. Dans Éloge de la fuite, fuir une situation sans issue est souvent la réponse la plus saine. La fuite qu’on reproche à la loi de Laborit, celle du dossier vers la messagerie, n’est pas celle qu’il défendait.

Faut-il jeter la loi pour autant ? Non. Elle nomme un mécanisme réel, et c’est ce qui compte pour s’organiser. Il faut seulement savoir que c’est une étiquette posée après coup, et ne pas lui prêter la solidité d’une expérience de laboratoire.

Homme à son bureau, téléphone en main, devant des classeurs de dossiers

Ce que la recherche récente confirme

Le mécanisme, lui, a été mesuré depuis. En 2013, les psychologues Fuschia Sirois et Timothy Pychyl ont publié une synthèse sur la procrastination dont le titre résume la thèse : la procrastination donne la priorité à la régulation de l’humeur à court terme.

Autrement dit, on ne repousse pas une tâche parce qu’elle demande de l’effort. On la repousse parce qu’elle déclenche un malaise (l’ennui, le doute, la peur de mal faire) et qu’une autre activité fait disparaître ce malaise tout de suite. Le coût, c’est le « soi futur » qui le paie : vous, jeudi, avec le même dossier et deux jours de moins.

Cette nuance change la façon de se défendre. Si le problème était l’effort, il suffirait de se forcer. Comme le problème est l’émotion, il faut agir sur elle : rendre la tâche moins floue, moins menaçante, et rendre la fuite moins accessible.

Les tâches qu’on fuit le plus ne sont d’ailleurs pas les plus longues :

  • l’appel délicat, qui dure dix minutes et attend dix jours ;
  • la tâche floue, dont on ne connaît pas la première étape ;
  • le travail jugé, qu’on craint de rendre imparfait ;
  • la tâche sans échéance, que rien n’oblige à faire aujourd’hui.

Pourquoi c’est pire aujourd’hui

Laborit observait des rats en laboratoire. Vous travaillez avec un téléphone à trente centimètres de la main, et c’est un changement d’échelle.

Une fuite suppose autrefois de se lever, d’aller voir un collègue, de trouver une occupation. Aujourd’hui, elle coûte un geste du pouce, et elle rapporte aussitôt une petite récompense : un message, une notification, une image. La tâche difficile n’a jamais eu en face d’elle une concurrente aussi rapide.

Comment la déjouer

Trois réglages, dans cet ordre. Aucun ne demande d’application, et le coût d’entrée total tient en cinq minutes la veille au soir.

1. Nommer la tâche fuie, et la faire en premier

Le soir, avant de fermer, écrivez la tâche que vous avez le plus repoussée cette semaine. Le lendemain, c’est la première chose que vous faites, avant la messagerie. Le matin, l’énergie est haute et les sollicitations sont rares : c’est le seul moment où la tâche pénible n’a pas encore de concurrence.

Une liste courte aide beaucoup. Si votre liste compte quarante lignes, la tâche fuie s’y cache parmi trente-neuf échappatoires. La méthode de la to-do list qui tient vraiment limite la journée à trois tâches, et c’est précisément ce qui rend la fuite visible.

2. La réduire à un geste de deux minutes

Le malaise est au maximum avant de commencer. Une fois lancé, il baisse presque toujours. Le but n’est donc pas de finir le dossier, c’est de franchir le seuil : ouvrir le fichier et écrire le titre, composer le numéro, noter les trois questions à régler.

Une fois commencée, la tâche joue même en votre faveur. C’est l’effet Zeigarnik : une tâche entamée et non finie reste présente à l’esprit et pousse à y revenir. Vous retournez le mécanisme contre la fuite.

Si le démarrage reste bloqué, la méthode 5 4 3 2 1 fonctionne sur le même principe : agir avant que le cerveau ait fini de fabriquer son excuse.

3. Mettre les fuites hors de portée

C’est le réglage le plus efficace, et le plus négligé. Si la fuite demande un détour, elle perd l’essentiel de son attrait. Téléphone dans une autre pièce ou verrouillé, messagerie fermée, onglets inutiles fermés.

Pour le téléphone, la volonté ne suffit presque jamais, parce qu’une application de blocage se désactive d’un geste. La page bloquer les distractions compare ce qui tient vraiment, et donne l’outil que je retiens pour ce réglage précis : un blocage qui demande un geste physique, pas un appui du pouce.

Téléphone posé à côté d’un carnet ouvert, sur un bureau clair

Ce que la loi ne dit pas

Deux dérives reviennent souvent, et elles méritent d’être écartées.

Ce n’est pas une preuve de paresse. La loi décrit un fonctionnement normal du cerveau, pas un défaut de caractère. Ceux qui semblent ne jamais procrastiner n’ont pas plus de volonté : ils ont moins de fuites à portée, ou des tâches mieux découpées.

Ce n’est pas une règle absolue. Commencer par le plus difficile fonctionne quand la tâche est claire. Face à un travail énorme et flou, attaquer de front mène à une autre fuite, plus tardive. Le découpage passe avant l’ordre.

Le geste pour demain

Ce soir, écrivez sur une seule ligne la tâche que vous repoussez le plus, suivie de son premier geste de deux minutes. Demain matin, faites ce geste avant d’ouvrir votre messagerie. C’est tout : si vous le tenez une semaine, la loi de Laborit aura perdu sa première manche chaque matin.

Questions fréquentes

Qui a inventé la loi de Laborit ?

Personne sous ce nom. Henri Laborit, chirurgien et neurobiologiste français (1914-1995), a étudié la façon dont le cerveau cherche le plaisir et évite ce qui le menace. La formule « loi de Laborit » vient de la littérature sur la gestion du temps, qui a résumé ses travaux en une règle pratique. C’est une vulgarisation fidèle dans l’esprit, pas une citation.

Loi de Laborit et loi du moindre effort, c’est la même chose ?

On les confond souvent, mais le surnom est trompeur. On ne fuit pas forcément la tâche la plus fatigante : on fuit celle qui provoque une émotion désagréable, comme un appel délicat, un dossier flou ou un travail qu’on craint de rater. Une tâche courte peut être fuie pendant des semaines.

Faut-il toujours commencer par la tâche la plus difficile ?

Commencer par la tâche que vous repoussez, oui, c’est la parade la plus simple. Mais à condition de l’avoir réduite à un premier geste précis. Attaquer à huit heures une tâche énorme et mal définie mène à une autre fuite, juste plus tardive.

Quelle différence avec la procrastination ?

La procrastination est le comportement : repousser ce qu’on avait prévu de faire. La loi de Laborit en donne une explication : le cerveau préfère réparer son humeur tout de suite plutôt que servir un objectif lointain. Les travaux de Fuschia Sirois et Timothy Pychyl (2013) décrivent la procrastination exactement ainsi.

Les autres mécanismes

Effet Dunning-Kruger : ce qu'il dit vraiment, et ce qu'on lui fait dire

Les personnes les moins compétentes dans un domaine ont tendance à surestimer leur niveau, parce que ce qui leur manque pour bien faire leur manque aussi pour évaluer.

Effet Zeigarnik : pourquoi une tâche inachevée te poursuit

Une tâche commencée mais non terminée reste plus accessible en mémoire qu'une tâche achevée, et continue de mobiliser de l'attention en arrière-plan.

Loi de Carlson : pourquoi une tâche interrompue coûte plus cher

Un travail réalisé d’une traite demande moins de temps et d’énergie que le même travail découpé en plusieurs séances interrompues.

Loi de Douglas : l'encombrement qui prend toute la place

Plus on dispose d'espace pour ranger, plus on le remplit, et moins on s'y retrouve. L'encombrement s'étend jusqu'à occuper toute la place disponible.

Loi de Fraisse : pourquoi le temps n’a pas la même durée

La durée que nous percevons ne suit pas l’horloge : elle varie selon ce que nous faisons. Une heure prise par une activité qui nous intéresse paraît plus courte qu’une heure d’ennui.

Loi de Hofstadter : pourquoi tes délais sont toujours trop courts

Il faut toujours plus de temps que prévu, même en tenant compte de la loi de Hofstadter.

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Tout ce qui est susceptible de mal tourner finira par mal tourner. Dans sa version d’ingénieur, elle dit surtout : si une erreur est possible, quelqu’un finira par la commettre, alors rendez-la impossible.

Loi de Pareto : le principe 80/20 appliqué à ton travail

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Loi de Parkinson : pourquoi une tâche prend tout le temps disponible

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Loi d’Illich : quand travailler plus fait produire moins

Au-delà d’un certain seuil, chaque heure de travail supplémentaire rapporte moins que la précédente, jusqu’à coûter plus qu’elle ne produit.

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